La Loi des trois figures

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On s’agite à la galerie André. Le vernissage est pour demain, on attend  équipe  de  télévision.  Et  l’accrochage est à peine commencé.

    M. André, propriétaire des lieux,  a  fait  le  pari  de  la diversité  en réunissant  trois artistes bien différents : la sentimentale Capucine, peintre de fleurs; l’austère Mme Duchâtel  et  ses  toiles  abstraites ; l’énigmatique Zoltan Zaborec et ses cauchemars érotiques.

     La vanité des hommes étant ce qu’elle est, surtout chez les artistes, chacun n'a qu'une pauvre opinion des deux autres. D’abord courtois, les rapports dégénèrent bien vite.

EXTRAITS

1. 

CAPUCINE –  Pouvez-vous nous expliquer la raison de ces seins qui envahissent toutes vos toiles ?

ZABOREC – Les seins vous choquent, madame ?20230823 153828 1

CAPUCINE – Je ne comprends pas ce qu’ils font là.

ZABOREC – Vous remarquerez que ce sont des seins libérés du corps, comme en apesanteur, qu’ils émergent du cauchemar.

MME DUCHÂTEL – L’effet de réitération est excellent.

ZABOREC – Ce ne sont pas les seins de mes maîtresses, comme vous pourriez le penser. Cette obsession de la poitrine féminine est une forme de reconnaissance, dont la genèse remonte beaucoup plus loin dans mon vécu. J’ai connu des jours très durs dans mon pays, dont je ne vous dirai rien, il y aurait trop à raconter. Quand je suis arrivé en France, j’ai été merveilleusement accueilli par les dames si gentilles de l’agence des réfugiés. J’étais encore un enfant, elles me prenaient contre elles, tout contre, j’avais la tête entre leurs seins. Mes yeux plongeaient entre ces belles courbes, je respirais le parfum des corsages. Et des molles profondeurs, je sentais monter la tendresse et la générosité !

2.

CAPUCINE – Vous me troublez, je ne sais pas quoi dire. Je peins des fleurs, voilà, ça n’a rien de compliqué, c’est de la patience. Depuis trente ans je peins des fleurs, je ne m’en lasse pas… Oui, que vous dire ? Je ne sais pas parler comme vous.Img 8682

M. ANDRÉ – Ce qui me séduit chez Capucine, c’est justement cette innocence des purs, cette inaptitude à communiquer autrement que par le pinceau. Elle y a trouvé son langage, son organe expressif. Elle nous livre naïvement, mais avec tant de fraîcheur et dans une suite de variations dénuée de toute ambition, une vision du monde réduite, très réduite, mais si juste : quelques traits, quelques couleurs. Le monde dans une fleur, est-ce que le projet en soi n’est pas déjà très beau ? Peu, très peu de moyens, mais pour un effet éclatant, remarquable !

CAPUCINE – Merci, monsieur André, je ne savais pas que j’avais tant de mérite. Demain vous parlerez à ma place, vous le faites si bien !

M. ANDRÉ – Voilà donc ce que nos visiteurs auront la chance d’admirer. Je m’étonne toujours de la richesse et de la variété des talents de notre siècle. Certains disent que l’histoire de l’art appartient au passé, que depuis cent ans nous ne produisons que des enfantillages. Erreur ! La création n’a jamais été aussi riche, nous en apportons la preuve éclatante. Avec vous j’ai fait le pari de la diversité. J’ai opté pour une programmation résolument éclectique, je suis assez fier de moi.

3.

M. ANDRÉ – J’ai trouvé… disons mon équilibre. C’est peut-être cela, le bonheur, une balance égale entre ce que l’on souhaite et ce que l’on a. Mais s’il est exaltant de découvrir de nouveaux talents, de suivre l’essor des anciens, d’organiser des expositions, de parier sur leur succès, il y a un revers à ces moments d’enthousiasme, un revers qui s’appelle l’ennui. Autrefois je plaignais les gardiens de musée, tenus de rester sur place des journées entières, entre deux douzaines de chefs-d’œuvre qu’ils finissent par détester j’en suis sûr, quand ils n’y sont pas indifférents. Je suis devenu une de ces tristes sentinelles, assis derrière mon bureau à attendre 20230814 154542 1le visiteur qui entre, fait son tour et repart parfois sans un mot. Je lis, je regarde mon ordinateur. J’observe et je m’interroge sur la nature humaine. Il me semble que je la comprends mieux aujourd’hui. Car j’en suis arrivé à la conclusion que l’humanité se décline en trois figures, que je désignerai par le carré, le cercle et le triangle.

4. 

MME DUCHÂTEL – Merci, monsieur Zaborec, vous êtes trop flatteur. Je suis contente de faire équipe avec vous. On ne rencontre pas toujours des confrères aussi modestes et serviables. Vous êtes vraiment gentil d’avoir échangé avec Capucine. Cela se voit à votre visage, à votre bon sourire.

ZABOREC – Vous me connaissez déjà à fond : je suis faible avec les femmes qui ont du chagrin.

MME DUCHÂTEL – C’est une marque de votre sensibilité, monsieur… je peux vous appeler Zaza ?

ZABOREC – Comme tous mes amis.

MME DUCHÂTEL – Si vous m’acceptez comme telle, j’en suis flattée. Moi, c’est Marie-Constance.

ZABOREC – Très élégant, tout à fait vous.Img 8688

MME DUCHÂTEL – Merci. Je crois que ce prénom me va bien. Quoique peut-être trop sage, le prénom d’une petite fille bien élevée et sans histoire. Parfois je me dis que j’aurais préféré une vie de tourments comme la vôtre, pour y puiser une inspiration orageuse, onirique. Vous faites éclater tout un monde de souffrance et de colère. C’est grand, c’est beau, et d’une sensualité si provocante !

ZABOREC – Vous auriez tort de m’envier. Mes tourments, comme des vampires, sommeillent le jour et s’éveillent la nuit pour me harceler. Les cauchemars, les visions de guerre me poursuivent, quarante ans après. Je ne tiens plus dans mon lit, il faut que je me lève pour les évacuer à coups de pinceau, que je jette les couleurs sur la toile. Oui, j’ai des nuits très agitées.

MME DUCHÂTEL – Vous vivez seul, peut-être ?

ZABOREC – Je vis seul.

MME DUCHÂTEL – Moi aussi.